Il leur avait fallu longer le mur pendant de nombreuses années avant d’atteindre la petite porte à battant. Un peu plus loin, une grande ouverture laissait passer dans les deux sens une cohorte d’individus et de véhicules.
Les hommes et femmes qui sortaient semblaient pressés, chacun vêtu selon un code permettant de deviner la fonction qu’ils occupaient dans la société. Ceux qui rentraient étaient plus décontractés ; les hommes marchaient nonchalamment, certaines femmes portaient un sac accompagné d’une pochette en plastique contenant des escarpins à talons.
Une vieille femme adossée au mur à côté de la porte les suivait du regard depuis un certain temps. Des rides malicieuses accompagnaient son regard vif.
- Bonjour ! vous pouvez jeter un œil, si vous voulez…
Ils poussèrent le battant – c’était le même genre de porte que celles qui séparent la cuisine de la salle d’un restaurant, sans fermeture –
Derrière, le paysage semblait être le même : des arbres, des routes, des plaines, des maisons, des rivières, des villes et des villages, des fleurs, des collines et des montagnes, de petits bouts de mer bleue au loin… mais pas d’usines, de zones industrielles, d’immeubles de bureaux ou de champs labourés. Cela ressemblait à l’un de ces chromos qui illustraient autrefois les romans ou les livres de classe.
Des hommes et des femmes, aussi, mais jamais seuls : toujours en couple, avec ou sans enfants. Ils tondaient les pelouses, repeignaient une porte, faisaient du sport, étendaient le linge ou embarquaient en voiture valises et enfants. On distinguait aussi des chiens, des chats, des poules, des oiseaux… toutes sortes d’animaux.
Ils se tournèrent vers la vieille femme.
- Mais pourquoi ce mur ?
- Pour délimiter le Weland.
- Et c’est quoi le Weland ?
- Un territoire réservé aux We. Pour pouvoir s’y installer, il faut passer la Ouiporte - dit-elle en montrant la petite porte - après avoir signé un papier. On peut y passer un séjour plus ou moins long, voire définitif. Ce n’est pas un ghetto, on peut y entrer et en sortir comme on veut. La seule différence est qu’un fois à l’intérieur on devient un We, une sorte d’entité plurielle. On partage tout avec celui que l’on a choisit : la maison, les repas, le lit, les enfants, la voiture, les factures et la zapette… Par contre, tout ce qui concerne l’individu se passe à l’extérieur, dans le Iland : travail, consultations médicales, loisirs perso, etc.
Ils se regardèrent.
- Drôle d’idée ! Mais ça a l’air cool, non ?
- Oui... On y va ?
- Pourquoi pas ? On peut toujours essayer !
La vieille femme leur tendit un Ouipapier.
- Très bien, signez là, en bas à droite…
Ils signèrent tous les deux en souriant et franchirent la petite porte.
Ils s’engagèrent sur la route qui menait plus avant dans le Weland. C’était une jolie journée de printemps, l’herbe haute était parsemée de boutons d’or, les piafs sur les branches racontaient leur vie, le ciel bleu était parsemé de jolis petits nuages.
Ils se retournèrent pour faire un signe de la main à la vieille femme. Elle leur rendit leur salut et leur cria :
- Faites gaffe aux dragons !
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